mercredi 5 février 2014

FIGURES ET FEUILLES MORTES


"Figures et feuilles mortes" est un recueil de nouvelles rédigé en 1992, et jamais publié. C'est après l'avoir lu que Jean Rollin me proposa d'écrire mon premier roman pour sa collection "Frayeur", éditée au Fleuve Noir de 1994 à 1995. Je reproduis ce texte, extrait du manuscrit, tel qu'il fut écrits, sans y apporter d'autres modifications qu'orthographiques, selon un principe auquel Jean était très attaché : ne jamais céder aux repentirs. Il déclarait volontiers que le premier jet, aussi maladroit soit-il, est seul garant de la sincérité. "Ses vers faux furent ses seuls vrais", écrivait Tristan Corbière, poète cher au cœur du cinéaste-écrivain, qui lui dédia son premier court-métrage, "Les Amours jaunes".

ALPHONSE ET LES TRAINS


photo © Damien Massart

Ce train qui part, ce train qui quitte la gare, c'est celui qu'Alphonse ne prend pas.
Il reste sur le quai, et la vapeur monte, se lève comme une brume gloutonne. Il reste sur le quai, et la vapeur estompe sa silhouette maigre et noire. Le train s'élance, jaillit de sa fumée grise, rugit comme un lion de métal.
Le vacarme et la fumée se retirent, laissant Alphonse debout sur le quai, très seul
. Il regarde le train qui s'en va sans lui, le train qu'il n'a pas pris.
Je vous présente Alphonse, l'homme des quais, l'homme à la valise, qui attend les trains et ne les prend pas.
Il est ponctuel, il ne manque jamais un départ. Il connaît par cœur le calendrier ferroviaire. Les trains passent devant lui, la vapeur le recouvre de sa large vague, l'engloutit. Puis les wagons se mettent en branle, la vague se retire, et Alphonse est toujours là, sur le quai.
Parfois, des voyageurs, des vrais, ceux qui sont montés dans les trains et qui en descendent, maintenant, car ils sont parvenus à destination, de vrais voyageurs donc, le regardent avec pitié et lui demandent : "Eh bien, monsieur ? Vous avez raté votre train ?"

Alphonse ne répond pas. Il leur tourne le dos et, d'un pas rapide, quitte le quai. Il rejoint le hall de la gare. Là, il prend place sur un siège.
Quand on occupe un siège dans le hall d'une gare, c'est qu'on attend son train. Alphonse le sait bien. Il est pareil à ceux qui sont assis ici, ces gens qui se ressemblent parce qu'ils sont assis, assis à cet endroit précis. Ils attendent un train qui les mènera à L., à P. ou à N. Alphonse attend un train qu'il ne prendra pas, qu'il ne ratera pas, qu'il laissera passer, simplement.
C'est bien, pour Alphonse, de laisser passer les choses. Cela lui procure un sentiment indéfinissable. Il ne sait pas, au juste, si cela le rend triste ou gai. Il est probable que cela ne le rende rien du tout, que cela le laisse tel qu'il est. C'est justement ce qui lui plaît, ou plutôt ne lui déplaît pas.

Il laisse passer le train, et le train le laisse tel qu'il est.
Il est toujours à l'heure, et l'heure passe, le laissant inchangé, attendant toujours. Attendant un autre train, sur un autre quai, à une autre heure. Un peu comme je le fais ici, avec les mots. Je les laisse passer. Ils passent sans me regarder, à l'heure qu'ils ont choisie, et me laissent sur le quai, où j'attends avec mon maigre bagage.
Je crois que beaucoup d'hommes et de femmes sont comme moi, mais tous ne le savent pas.
Alphonse, quand il écrivait, savait très bien ce qu'il faisait. Il se tenait à son bureau, le regard suspendu dans l'espace. Pendant longtemps, il écrivait face à la fenêtre. Mais il comprit que cela ne changeait rien du tout, que son regard demeurait confiné autour de son bureau, que les mots ne se promenaient pas dans le paysage. Alors, il écrivit devant un mur.
Puis il a oublié d'écrire, tout doucement. Il n'y pensait plus, cela lui était sorti de la tête. C'est alors qu'il se mit à attendre les trains pour ne pas les prendre.
Je suis assis près d'Alphonse, tout à coup, sur un siège dans le hall de la gare. Je le trouve fatigué. Sa peau est aussi fripée que ses vêtements, ses mains sont longues et taries. Je trouve que la gare où il attend est une gare de province, une gare du Nord. Je ne sais pas pourquoi, mais les trains qui passent dans les gares du Nord ressemblent vraiment à des trains. Ils ne font que passer avant de foncer dans les plaines, ils longent souvent des cimetières qui s'étendent à proximité des rails.

Moi, je n'ai pas encore le courage d'attendre et de laisser passer les trains, comme Alphonse. J'écris encore, pour le moment. Mais il m'arrive de m'asseoir dans les gares, comme aujourd'hui, et de regarder les gens qui attendent les trains.
Alphonse se lève, il traverse le hall en direction des portes vitrées ouvrant sur les quais. Il a disparu de ma vue, laissant sa petite valise à mes pieds. Il l'a oubliée, et j'ai beaucoup de mal à le croire. Elle est pourtant là, à mes pieds, près du siège où, il y a quelques secondes, Alphonse était assis.
Je pourrais la ramasser et courir vers les quais. Appeler : "Monsieur ! Monsieur !" - car je ne suis pas censé connaître son prénom. "Hep ! Monsieur ! Vous avez oublié votre valise ! Vous l'avez laissée à mes pieds..."

Je pourrais faire cela, mais je comprends que ce serait ridicule, et surtout inutile. A quoi sert de courir, quand je sais qu'Alphonse marche très lentement, qu'il prend son temps et reste un long moment sur le quai avant l'arrivée d'un train ? Ce n'est pas la peine de me presser.
Il est inutile de marcher et de le rejoindre quand je sais qu'il reviendra s'asseoir là où il était, là où il a laissé sa petite valise.
Elle doit être légère. Elle doit être vide. J'imagine la légèreté de cette valise vide qui sent le renfermé. J'imagine cette odeur, son seul contenu, sans doute. 
Alphonse reviendra s'asseoir, car il laisse toujours passer les trains. Il ne les prend pas, et je ne devrais pas en douter puisque j'écris son histoire, ou plutôt, ses moments. Je me trouve idiot d'avoir songé à le suivre, à lui rapporter sa valise. Il ne l'a pas oubliée, non ; il sait qu'il reviendra et s'est dit : "A quoi bon emporter cette valise vide ? Je vais la laisser ici, dans le hall. Elle m'attendra."
Et je me dis que, tout de même, c'est risqué d'agir de la sorte. Quelqu'un pourrait la lui voler. 
A la réflexion, non. Qui pourrait bien voler une valise vide, qui sent le renfermé ?
Alors je reste assis, et j'attends le retour d'Alphonse. Au loin, j'entends le vacarme du train qui entre en gare. Le sifflement de la vapeur. Le crissement strident des roues sur les rails. Des bruits de pas sur le quai, des voyageurs qui descendent, d'autres qui montent. Puis le train se remet en marche. Stridence. Vapeur.
Alphonse est sur le quai, je l'imagine. Un voyageur s'approche de lui, je pense : "Eh bien, monsieur ? Vous avez raté votre train ?"
Demi-tour d'Alphonse. Il va revenir, je l'attends.
J'attends, et j'attends, et j'attends Alphonse qui ne vient pas.
Je fixe les portes vitrées qui ouvrent sur les quais. Beaucoup de gens les ont franchies, venus du train, ont traversé la gare, sont ressortis. Pas d'Alphonse.
Alors, je me décide à aller voir, et je prends la valise. Quelle surprise ! Elle pèse lourd, très lourd. Elle doit être pleine à craquer.
Je passe les portes, et me voici sur le quai 1. De là, je scrute les autres quais, par-delà les voies. Personne. Rien.
Alphonse a pris le train.
Et je suis là, planté sur le quai 1, tenant à la main une valise pleine de je ne sais quoi qui ne m'appartient pas. Je retourne m'asseoir, là où Alphonse se tenait tout à l'heure, à côté du siège où j'étais moi-même assis il y a deux ou trois minutes.
Je pose la valise sur mes genoux, et l'ouvre sans difficulté. Peut-être ne devrais-je pas fouiller une valise qui ne m'appartient pas ? Tant pis, elle est ouverte et contient, à ras-bord, des cahiers d'écolier, cornés, tachés d'encre, salis. J'en ouvre un, puis un autre, puis un autre encore.
Ils se ressemblent tous, tellement que j'ai l'impression de feuilleter toujours le même. Sur chaque ligne de chaque page de chaque cahier, il est écrit :

"Un train passe."
Pas une page blanche, pas une ligne vierge, tout est noirci.
"Un train passe". 
Trois mots répétés des milliers de fois sur des centaines de pages de dizaines de cahiers d'écolier. 
Je ferme les cahiers. Je ferme la valise. Je me lève et quitte le hall en direction des quais.Le ciel est gris, pesant, uniforme. On dirait de la gaze. Sur ma droite, dans le lointain, j'entends un grondement qui va enflant.
Alphonse. Où êtes-vous Alphonse ?
La bête de métal crache la fumée par toutes ses gueules. Je suis enveloppé par un nuage de vapeur âcre, étouffante. Il y a beaucoup de bruit, mais je ne vois rien à travers cette fumée.
Des pas. Des voix. Au revoir. Bonjour.
Et encore un chaos de sons stridents, de crissements, comme l'écho mille fois amplifié de dents qui grincent. Peu à peu, le nuage s'effiloche, et je vois mieux ce qui m'entoure. Le quai, le train qui part, les voyageurs pressés.
"Eh bien, monsieur ? Vous avez raté votre train ?"
Le prochain train passera dans vingt-deux minutes.
Il faut que j'aille m'asseoir. 
1992

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